Catégories
Actualités Politique Société Uncategorized

Vivre entre mes balles: une vie dans la peur.

Depuis plusieurs mois, il est difficile de ne pas ressentir la pression qui pèse sur les habitants de plusieurs communes du pays. En cause : la recrudescence des fusillades en ce début d’année 2025. Si ce phénomène n’est pas nouveau, le fait que de plus en plus de civils soient touchés — blessés ou tués — alarme profondément. À Anderlecht, la commune la plus touchée, les habitants vivent dans une inquiétude croissante. Je souhaite ici partager les émotions, les peurs et les réflexions de ceux qui, au quotidien, voient leur environnement devenir de plus en plus menaçant. LE CONTEXTE En 2024, on a recensé 92 fusillades dans la région de Bruxelles-Capitale, selon la police fédérale. Interrogée par la RTBF en février 2025, Astrid De Schutter, chercheuse à l’Institut flamand de la paix, confirmait que « la plupart des violences à Bruxelles sont effectivement liées au milieu de la drogue ». Ce lien est bien connu, même si la proportion exacte des fusillades réellement imputables à ces réseaux reste floue. La majorité, néanmoins, le serait. Cette situation impactait évidemment les habitants des communes les plus touchées, mais ceux-ci trouvaient encore le moyen de se rassurer. « Si l’on ne traînait pas la nuit dans les endroits sensibles, on n’avait rien à craindre », confiaient certains. Des fusillades non liées au trafic de drogue existaient toutefois déjà. Moins nombreuses, certes, mais bien présentes. En août 2024, un père de famille a été tué lors d’une intrusion à domicile à Ixelles. En octobre de la même année, un homme a été blessé par balle à Cureghem alors qu’il se rendait à la boulangerie. On parlait alors de malchance. LA SITUATION ACTUELLE En 2025, la situation semble avoir chamboulé la tendance. Les victimes civiles des fusillades sont plus nombreuses. Sur base d’une analyse des fusillades survenues en ce début d’année, 33 % des victimes ne semblent pas être liées au trafic de drogue (contre 14 % en 2024). Ce qui relevait autrefois d’un règlement de comptes entre dealers est désormais devenu une véritable affaire de sécurité publique. Autrefois, se balader en rue le soir n’était pas recommandé à Anderlecht. Aujourd’hui, cela devient presque impossible sans entendre, sur un ton à la fois humoristique et inquiet : « Attention à ne pas te faire tirer dessus ». Le sentiment d’abandon grandit parmi les riverains. Beaucoup disent ne plus se sentir protégés, ni par la police ni par les autorités communales. Certains envisagent de déménager, tandis que d’autres créent des groupes de vigilance sur les réseaux sociaux. La peur n’est plus une émotion passagère : elle est devenue une norme dans l’une des communes les plus peuplées du royaume. Le constat est brutal mais réel : les victimes de fusillades ne sont plus uniquement des trafiquants de drogue, mais aussi des civils. La faute à qui ? À des tireurs de plus en plus jeunes et facilement recrutables, ou à une explosion des violences liées au trafic de drogue ? Pourtant, les chiffres ne semblent pas confirmer cette dernière hypothèse. Le problème semble donc se situer ailleurs. Mais où ? L’AVIS DES PARTIS ET DE LEURS ORGANISATIONS DE JEUNESSE SUR LA LÉGALISATION DU CANNABIS Le MR et les Jeunes MR Le MR est contre la légalisation du cannabis. Son président, Georges-Louis Bouchez, déclarait au micro de LN24 en avril dernier : « Pourquoi on le ferait pour le cannabis et pas pour les autres drogues ? C’est envoyer un signal très négatif à un moment où on devrait plutôt dire à nos concitoyens : “La drogue, ça détruit des États, ça détruit des vies, des familles.” On doit lutter contre. » Il estime également qu’il serait judicieux d’appliquer des sanctions aux consommateurs. Selon lui : « Aujourd’hui, quelqu’un qui fume son pétard doit savoir qu’il a peut-être financé les talibans (…) Quelqu’un qui prend de l’héroïne les a aussi financés. C’est la réalité géopolitique. » Les Jeunes MR, en revanche, sont historiquement pour la légalisation du cannabis. Ils plaident pour un encadrement rigoureux ainsi que pour des investissements dans la prévention et la sensibilisation. Cette divergence n’est pas nouvelle. En 2014 déjà, la présidente des Jeunes MR expliquait à la RTBF : « La situation actuelle est hypocrite : on autorise la détention, mais on interdit la vente. » Le PS et les Jeunes Socialistes Le PS est pour la légalisation du cannabis. Le député et vice-président du PS bruxellois, Martin Casier, explique que cette position s’inscrit dans un contexte d’augmentation de la consommation de drogues dures et de l’omniprésence de réseaux criminels et mafieux dans notre pays. Le PS plaide pour une légalisation encadrée par des balises claires : accès interdit aux mineurs, taxation ciblée, interdiction de la publicité, production limitée et autorisée sous conditions strictes. En parallèle, le parti soutient la création de structures locales de réduction des risques, de traitement, ainsi qu’un renforcement des services de police et de justice pour lutter contre le trafic de drogues à grande échelle. Du côté des Jeunes Socialistes, la position est proche de celle du parti, selon un membre de l’organisation que nous avons contacté. Les Engagés et Génération Engagée Les Engagés sont pour la légalisation du cannabis. Sur leur site internet, ils défendent un modèle dans lequel l’État produirait le cannabis, assurerait la prévention et accompagnerait les consommateurs. Ils soutiennent également le cannabis thérapeutique comme alternative aux dérivés morphiniques. Selon eux, la répression actuelle favorise la stigmatisation, l’exclusion sociale et l’entrée dans la délinquance. Génération Engagée, l’organisation de jeunesse du parti, n’a pas encore débattu officiellement de la question. Son président, Noah Devillers, se dit toutefois personnellement favorable à la légalisation, tout en précisant que cette position n’engage que lui. Une ligne officielle reste à définir, mais une dynamique semble se dessiner. Ecolo et EcoloJ Ecolo est pour la légalisation du cannabis. Dans leur programme 2024, ils proposent de réglementer le marché afin de mieux contrôler la production et la distribution. Cela passerait notamment par une interdiction de la publicité, des contrôles stricts du

Catégories
Actualités Politique Société Uncategorized

De la jungle aux docks : la Belgique, plaque tournante du trafic mondial

Aujourd’hui, la Belgique et les Pays-Bas sont devenus les principales portes d’entrée du trafic de drogues en Europe. En 2023, une année record, pas moins de 116 tonnes de cocaïne ont été saisies dans les ports belges. Sachant que les saisies ne représentent qu’une fraction, souvent infime, du marché global, on peut aisément imaginer l’ampleur colossale des quantités qui échappent encore aux contrôles. À cela s’ajoutent d’autres substances comme le cannabis, les drogues de synthèse (ecstasy, kétamine, amphétamines, GHB, LSD, etc.) ou encore l’héroïne. Pour comprendre ce phénomène, il faut s’interroger sur trois éléments : d’où viennent ces drogues ? Pourquoi la Belgique est-elle devenue une plaque tournante du trafic mondial ? Et que deviennent ces substances une fois arrivées dans notre plat pays ? Le cannabis : fumer local La drogue la plus consommée en Belgique est le cannabis. Elle est principalement produite localement, en Belgique ou aux Pays-Bas, dans des serres indoor illégales. Quelques projets pilotes encadrés par l’État existent aux Pays-Bas, mais le cannabis consommé en Belgique provient quasi exclusivement de filières clandestines. Ces cultures nécessitent un environnement précis : éclairage puissant, ventilation, filtres anti-odeur, chauffage climatisé et surtout une grande consommation d’énergie. Les anomalies de consommation signalées par les fournisseurs d’énergie, des branchements électriques illégaux, des odeurs suspectes ou encore des mouvements inhabituels peuvent alerter la police. Des caméras thermiques sont parfois utilisées pour détecter la chaleur des lampes. Bien qu’une part importante du cannabis soit cultivée sur place, on assiste aussi à des importations en provenance du Maroc, d’Espagne, du Pakistan, du Canada ou encore des États-Unis. La cocaïne : du laboratoire clandestin à nos ports La cocaïne provient principalement de Colombie, du Pérou et de Bolivie. Les feuilles de coca y sont transformées, d’abord en pâte brune à l’aide de solvants toxiques, puis en chlorhydrate de cocaïne dans des laboratoires sophistiqués, souvent situés en zones contrôlées par des groupes armés. Une fois compactée, emballée et camouflée chimiquement ou olfactivement, la cocaïne entame son voyage vers l’Europe via les ports d’Amérique du Sud, d’Afrique de l’Ouest ou des Caraïbes. Pourquoi Anvers ? Le port d’Anvers présente plusieurs « avantages » pour les trafiquants : Un volume colossal : plus de 12 millions de conteneurs y transitent chaque année. Moins de 2 % sont contrôlés, un ratio insuffisant pour enrayer le trafic. La fluidité commerciale : un contrôle accru ralentirait la chaîne logistique, essentielle à l’économie. Cela limite donc les capacités d’inspection. Une infiltration criminelle : le nombre élevé d’intermédiaires et d’employés sur place favorise les risques de corruption. Une situation stratégique : proche de Rotterdam, connecté à l’Europe entière, Anvers est un hub idéal pour la redistribution rapide des cargaisons illicites. 2024 : Moins de saisies, mais plus de questions En 2024, les saisies de cocaïne à Anvers ont chuté drastiquement : de 122 tonnes en 2023 à 44 tonnes. Une bonne nouvelle ? Pas vraiment. Car la production mondiale, elle, continue de grimper : entre 2014 et 2022, elle est passée de 869 à 2757 tonnes (+217 %). Rien qu’entre 2022 et 2023, on observe une augmentation de 34 %. En parallèle, les prix au kilo chutent, signe d’une offre qui reste abondante. L’analyse des eaux usées dans plusieurs villes européennes confirme une consommation toujours élevée. Autrement dit, la baisse des saisies reflète surtout l’adaptation des trafiquants, non une diminution du trafic. On peut donc expliquer cette chute de saisies par l’adaptation rapides des méthodes criminelles. Voici ce qui a été observé récemment : Une augmentation du nombre de cargaisons et une diminution des quantités par cargaison, pour réduire les pertes en cas d’interception. Une diversification des routes en passant par l’Afrique de l’Ouest, la mer Noire ou des ports secondaires pour brouiller les pistes. Des dissimulations chimiques : la cocaïne est intégrée dans du plastique, du charbon, ou de la pulpe de fruits, puis extraite dans des laboratoires clandestins en Europe. L’héroïne : une filière en mutation Si la cocaïne domine les saisies, l’héroïne continue de transiter par la Belgique. Traditionnellement produite en Afghanistan, la production a chuté de 95 % depuis 2022 en raison de l’interdiction du pavot par les talibans. Mais les stocks constitués auparavant suffisent encore à alimenter le marché. Les trafiquants s’adaptent en relocalisant la production : Iran, Pakistan, Tanzanie, Birmanie… L’héroïne suit plusieurs routes : la route des Balkans (Turquie, Serbie, Europe occidentale), la route sud (Afrique du Nord) ou encore la route du Caucase. En Belgique, elle entre souvent par voie terrestre, via les pays voisins. Les drogues de synthèses : une industrie belge et néerlandaise Contrairement à l’héroïne, les drogues de synthèse (MDMA, amphétamines, méthamphétamines) sont produites en Europe, notamment en Belgique et aux Pays-Bas, dans des laboratoires clandestins à la logistique impressionnante. Les produits chimiques de base viennent souvent de Chine ou d’Inde. Les laboratoires belges produisent pour le marché local mais aussi pour l’exportation (Europe de l’Est, Scandinavie, Australie). Un exemple marquant : en juillet 2025, un laboratoire en Espagne opéré par un réseau néerlandais produisait jusqu’à 100 kg de MDMA par semaine. 5.    Les NPS : une nouvelle menace insaisissable Les nouvelles substances psychoactives (NPS) représentent un défi croissant. Synthétisées pour imiter les effets de drogues existantes tout en contournant les législations, ces substances – parfois appelées “legal highs” – évoluent à une vitesse vertigineuse. Souvent vendues comme “sels de bain”, “encens” ou “produits de recherche”, elles sont importées depuis la Chine ou l’Inde et redistribuées via des plateformes en ligne ou des circuits parallèles. Les effets sont mal connus, parfois dangereux, et les autorités ont souvent un temps de retard sur leur classification. En Belgique, plusieurs cas d’intoxication sévère ont été recensés ces dernières années, notamment chez les jeunes. Ces substances posent un véritable casse-tête juridique et sanitaire. Une fois en Belgique ? Une distribution bien rodée Une fois les drogues arrivées en Belgique, elles sont rapidement prises en charge par des réseaux locaux de distribution. La cocaïne est souvent divisée en petites quantités dans des lieux de stockage temporaires, avant d’être redistribuée dans

Catégories
Actualités Politique Société Uncategorized

Roumanie 2025 : ingérence numérique, fragilité démocratique

Les rues de Buzău sont désertes ce dimanche après-midi. Après avoir été dans les bureaux de vote, les dizaines de milliers d’électeurs qui composent cette ville de l’Est de la Roumanie sont désormais rivés à leur télévision. Le pays a traversé une période de fortes tensions politiques, mais a finalement choisi la voie de la continuité démocratique. Dimanche 18 mai, Nicusor Dan, maire centriste de Bucarest et indépendant pro européen, a remporté le second tour de l’élection présidentielle avec 54 % des voix, battant le candidat de l’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR), George Simion. Tout au long de la campagne, ce dernier s’est imposé comme l’homme fort dans les régions rurales, orthodoxes et moins favorisées. Selon Le Monde, « un fort sentiment d’humiliation et de frustration vis-à-vis de l’Ouest alimente l’euroscepticisme. La rhétorique flamboyante de Simion – surtout sur les réseaux sociaux –, son opposition à l’aide militaire à l’Ukraine, ses attaques contre la presse et son discours nationaliste l’ont imposé comme le héraut d’un ressentiment populaire anti-système. Une dynamique qui rappelle à plus d’un titre celle du trumpisme aux États-Unis. Cette victoire, saluée par les capitales européennes, intervient à l’issue d’un processus électoral chaotique, marqué par des ingérences étrangères et un soupçon de manipulation numérique. C’est peu dire que cette présidentielle roumaine a déjoué tous les scénarios. Le premier tour initial, en novembre 2024, avait été annulé par la Cour constitutionnelle, après la percée inattendue de l’extrême droite. Le succès fulgurant de Calin Georgescu, alimenté par une campagne virale sur TikTok et des milliers de comptes relais coordonnés, avait fait craindre une prise de contrôle algorithmique de la démocratie. L’ingérence étrangère – bien que difficile à prouver formellement – a fini par provoquer une crise politique dans le pays. Le vice-président américain J.D. Vance a qualifié l’annulation du premier tour de véritablehumiliation : « Si votre démocratie peut être détruite avec quelques centaines de milliers de dollars de publicité numérique d’un pays étranger, alors elle n’est pas très forte. » Quant à l’exclusion de Georgescu des nouvelles élections, elle a été dénoncée comme une nouvelle manipulation de l’Union européenne. « Bruxelles reproche aux Roumains d’avoir mal voté », on dit certains avec ironie. Et alors qu’on se souvient du soutien d’Elon Musk à l’AfD en Allemagne, c’est cette fois Pavel Durov, libertarien opposé au régime du Kremlin, milliardaire et fondateur de Telegram, qui dénonce ce qu’il qualifie de fraude électorale après la victoire de Nicusor Dan : « On ne combat pas les « ingérences électorales » en faisant de l’ingérence électorale. » Mardi, George Simion a annoncé qu’il demandait à son tour l’annulation de l’élection présidentielle en raison… d’« ingérences extérieures » Que retenir de cet événement ? Il semble évident que les réseaux sociaux et les plateformes numériques ne sont plus de simples relais d’opinion : ils en sont devenus des acteurs à part entière, capables de structurer l’agenda, de polariser les débats, voire de fausser le jeu électoral. Dans ce nouvel écosystème, les démocraties doivent apprendre à se défendre sans pour autant céder à la censure. Car l’ingérence numérique est une notion aux contours flous. En ce sens, l’épisode roumain n’est peut-être qu’un avant-goût de ce qui nous attend bientôt. Pour aller plus loin :« Roumanie : le candidat centriste pro-occidental Nicusor Dan remporte la présidentielle » (L’Écho, 18 mai 2025) « Election présidentielle en Roumanie : essor nationaliste inédit sur fond de fractures territoriales » (Le Monde, 18 mai 2025) « Menaces numériques sur les élections dans les démocraties européennes » (Le Monde, 18 février 2025) « Pavel Durov, PDG de Telegram, accuse la France d’avoir cherché à “censurer des voixconservatrices” en Roumanie » (Le Monde, 19 mai 2025) Marin Buyse Rédacteur

Catégories
Société Uncategorized

Sous quota, Sans projet : Un potentiel étouffé ?

« Mon employeur a refusé d’adapter mon horaire, alors que mon médecin avait clairement indiqué que je ne pouvais pas faire de journée complète. Il m’a dit que ce serait injuste pour les autres. » « Lors de mon stage, on m’a demandé de rester en retrait des clients. Ils avaient peur que mon fauteuil fasse “mauvais effet ». » Ces témoignages ne sont pas isolés. Ils figurent parmi les nombreuses situations documentées par Unia, centre interfédéral pour l’égalité des chances, dans ses rapports annuels. L’institution a enregistré en 2022 une augmentation des signalements de discriminations liées au handicap dans le domaine de l’emploi, notamment pour refus d’aménagements raisonnables, ruptures de contrats abusives et obstacles au maintien dans l’emploi. En Belgique, les dispositifs d’aide à l’insertion professionnelle existent : primes à l’embauche, accompagnement par les services régionaux, actions de sensibilisation, mesures du Plan fédéral Handicap 2021–2024. Et pourtant, les résultats sont consternants. Selon le rapport annuel du SPF BOSA (2022), le taux d’emploi des personnes en situation de handicap dans la fonction publique fédérale plafonne à 1,09 %, loin des 3 % fixés par la réglementation. Dans le secteur privé, il n’existe à ce jour aucune obligation légale contraignante en matière de quotas, contrairement aux pays voisins comme la France ou l’Allemagne. Dans les faits, la majorité des personnes concernées en Belgique restent exclues du monde du travail — non par choix, mais par défaut de politique efficace et de mise en œuvre réelle. Mais ce déficit d’accès à l’emploi révèle un problème structurel plus profond. Une étude de la Fondation Roi Baudouin (2022) montre que 75 % de ces personnes jugent nécessaire de mieux informer et sensibiliser les employeurs à leurs besoins spécifiques. Les obstacles sont multiples : préjugés persistants, discriminations, manque de soutien, absence d’aménagements ou de postes de travail adaptés. C’est dans ce contexte que le Plan fédéral Handicap 2021–2024, lancé sous le gouvernement De Croo, a été présenté comme une étape structurante dans la mise en œuvre de la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes en situation de handicap. Parmi ses 145 mesures, plusieurs portent sur l’insertion professionnelle : procédures de recrutement spécifiques dans la fonction publique fédérale, adaptations envisagées aux indemnités de déplacement, encouragement de l’économie sociale via les marchés publics. Ces initiatives vont dans le bon sens, mais elles restent limitées par des défauts structurels majeurs. Selon le rapport final du plan (avril 2024), plusieurs mesures restent à l’état de projet, sans budget dédié ni pilotage clair. Aucun quota n’est imposé dans le secteur privé, et les mécanismes de suivi sont quasi inexistants. Les indicateurs sont flous, les responsabilités diluées. Certaines actions relèvent davantage de l’intention que de la transformation. Les recrutements spécifiques restent rares et non systématisés. Le taux d’emploi dans la fonction publique n’évolue pas. Quant aux clauses sociales prévues dans les marchés publics, elles sont très peu appliquées, faute de coordination ou de suivi. Un rapport intermédiaire du SPF Sécurité sociale (2023) souligne une mise en œuvre très inégale entre administrations. Le Conseil Supérieur National des Personnes Handicapées (CSNPH) résume la situation dans un avis lucide : « Les mesures sont importantes, mais leur exécution dépend encore trop de la bonne volonté des acteurs. » En l’état, le plan ressemble davantage à un catalogue de bonnes intentions qu’à une politique de transformation apte à corriger une exclusion structurelle. L’exclusion professionnelle commence dès la formation. Une étude de Statbel (2021) indique que seules 15,1 % des personnes ayant une santé fragile suivent une formation professionnelle, contre 54,6 % des personnes en très bonne santé. Peu d’offres prennent en compte les besoins spécifiques : accessibilité numérique, langage clair, présence d’interprètes, rythme adapté. Et même quand la formation est possible, la transition vers l’emploi reste fragile. Les freins sont nombreux : locaux inaccessibles, logiciels incompatibles avec les aides techniques, procédures standardisées, absence de suivi individualisé. Une personne autiste ou avec un trouble psychique sera souvent écartée dès l’entretien. Une personne à mobilité réduite devra continuellement justifier des besoins pourtant évidents. Le droit au travail devient, dans ces conditions, une promesse abstraite. Cette situation ne relève pas d’un oubli. Elle s’inscrit dans une logique institutionnelle où l’inclusion est pensée comme un effort moral, non comme la reconnaissance pleine des compétences et du potentiel. La philosophe Nancy Fraser l’exprime dans Reconnaissance ou Redistribution (2005) : « La reconnaissance sociale est tout aussi essentielle que la redistribution. » Aujourd’hui, les personnes en situation de handicap qui peuvent travailler ne sont pas vues comme des professionnelles légitimes. Elles restent confinées à des rôles passifs. Ce manque de reconnaissance perpétue leur invisibilité sociale et freine les dynamiques économiques. Pourtant, l’OCDE et l’OIT ont montré que l’exclusion coûte cher : jusqu’à 7 % du PIB, selon l’OIT, en pertes de productivité, sous-emploi, et pression accrue sur la sécurité sociale. À l’inverse, les pays qui investissent dans des politiques d’inclusion actives constatent une hausse de la participation, une réduction des inégalités, et une économie plus résiliente. Inclure, ce n’est pas seulement réparer une injustice : c’est aussi un investissement rationnel et durable. Pendant ce temps, les associations tentent de pallier les défaillances publiques. Elles soutiennent, accompagnent, orientent. Mais elles-mêmes sont en difficulté. En 2024, un collectif de 360 associations bruxelloises alertait sur l’instabilité des subventions et l’épuisement des ressources humaines. Certaines ont dû refuser des accompagnements, non par manque de demande, mais faute de personnel. On ne peut pas demander à des structures précaires de compenser des politiques défaillantes. À côté de ces blocages, des pistes prometteuses émergent. L’entrepreneuriat permet à certaines personnes de créer un cadre de travail adapté à leurs besoins. Mais les structures d’accompagnement comme JobYourself ou microStart ne sont pas toujours formées aux spécificités du handicap. Le numérique offre aussi des leviers puissants — télétravail, synthèses vocales, lecteurs d’écran, sous-titrage automatique. Mais ces outils restent sous-utilisés, faute de formations accessibles, d’interfaces inclusives et d’un cadre structurant. Il faut donc repenser le travail comme un droit fondamental à rendre effectif — pas seulement proclamé. Comme le rappelle

Catégories
Actualités Jeunesse Santé

La santé mentale et les jeunes, un enjeu majeur trop souvent ignoré

La santé mentale des jeunes est un sujet crucial de notre société, simplement, il est encore trop souvent mis de côté ou non-pris au sérieux. Alors que les problèmes psychologiques tels que l’anxiété ou la dépression explosent parmi les jeunes, les moyens mis en place pour les accompagner et les soutenir restent insuffisants. Malgré quelques avancées, les infrastructures déjà présentes, peinent à répondre aux différents problèmes liés à la santé mentale. Une augmentation inquiétante des troubles psychologiques : En Belgique, les chiffres liés à la santé mentale chez les jeunes augmentent considérablement. Selon l’UNICEF, en 2022, 16,3% des jeunes âgés entre 10 et 19 ans en Belgique, sont diagnostiqués avec un trouble mental et selon l’Institut Sciensano (belge), un jeune sur trois souffrirait de troubles anxieux ou dépressifs. La pandémie de Covid-19 a, selon l’UChicago Medecine, aggravé la situation, entraînant une hausse des consultations psychologiques pour des cas de détresse profonde. Les causes de ces troubles sont souvent liées à la pression académique ou scolaire, les informations quotidiennes liées aux conflits mondiaux par exemple et la précarité économique. Malgré cette réalité, les jeunes ont du mal à parler de ce qui leur pèse, en raison de la stigmatisation qui entoure la santé mentale et de la non-prise au sérieux des problèmes qui les touchent. Des services saturés et insuffisamment financés : Le principal problème lié à la santé mentale en Belgique réside dans le manque de structures accessibles, en termes financier et temporel, aux jeunes. En effet, tant en Wallonie qu’en Flandre et à Bruxelles, les services psychologiques et psychiatriques souffrent d’un manque de financement et de sous-effectif. Le délai pour obtenir une consultation avec un psychologue et ou un psychiatre peut atteindre plusieurs mois, décourageant ainsi les jeunes à consulter. Bien que des initiatives aient déjà été mises en place, telles que le remboursement partiel de la consultation via l’INAMI, cela ne reste pas suffisant étant donné le long délai avant d’obtenir une consultation. Les écoles et les universités en première ligne : Face à l’augmentation des troubles psychologiques chez les jeunes, certaines écoles et universités ont mis en place des plateformes/cellules de soutien afin de libérer la parole autour de ce sujet encore bien tabou dans de nombreux espaces. Cependant, ces espaces d’accompagnement, sont encore trop souvent méconnus des jeunes ou alors, ils n’arrivent pas à franchir le pas s’ils ne sont pas accompagnés de quelqu’un dans leur démarche.  La santé mentale des jeunes en Belgique est un enjeu majeur de la société actuelle trop souvent mis à la marge des discussions et débats publics. Arriverons-nous, un jour, à voir une société où la santé mentale est prise au sérieux, les jeunes sont accompagnés et les chiffres liés aux troubles psychologiques baissent ? C’est en cours et nous, en tant que jeunes libéraux mais avant tout jeunes, y croyons très fortement car ce sujet nous touche tout particulièrement. Shana Rojtman – – Van Wynsberghe Rédactrice

Catégories
Économie Enseignement Jeunesse

Éducation financière : l’investissement des jeunes à l’épreuve des inégalités

1. Un monde sous tension : quand la géopolitique fait trembler les marchés Se souviendra-t-on du Liberation Day comme du jour qui a mis fin à la mondialisation ? Le 2 avril dernier, l’administration Trump annonçait l’instauration de tarifs douaniers pour un ensemble de pays – 20 % à l’encontre de l’Union européenne. Une mesure qui semble marquer un tournant dans l’histoire du commerce international, sinon le glas du libre-échange. En réaction, la Chine a riposté en fixant des droits de douane à hauteur de 34 %. Et si Ursula von der Leyen s’est dite prête à réagir, le Premier ministre Bart De Wever a préféré évoquer « la voie du dialogue »… La porte des négociations reste donc entrouverte. Les politiques protectionnistes du chantre de l’America First ne sont pourtant pas nouvelles : les déclarations du président américain sur le conflit russo ukrainien, celles de J.D. Vance lors de la Conférence de Munich et les interventions médiatiques d’Elon Musk avaient déjà rappelé l’urgence d’un sursaut européen ainsi que la nécessité de renforcer notre autonomie stratégique sur les plans économique, industriel, militaire et politique. En attendant, les marchés encaissent le choc du Liberation Day. Aux États-Unis, le S&P 500, qui avait atteint un sommet en février, a brutalement chuté. En Belgique, le Bel 20 a connu l’une de ses pires séances depuis la crise du Covid, effaçant l’intégralité de ses gains de l’année. Ironie de l’histoire : le baromètre ING publié quelques semaines plus tôt révélait une confiance étonnamment forte des investisseurs belges envers… les États-Unis, et en particulier les secteurs de l’industrie et de la technologie. Cette foi dans la résilience du marché américain semble se heurter aujourd’hui au retour du réel et mettre à l’épreuve les nouveaux investisseurs. La quête de “l’argent facile” ou du “bon coup” est pleine de promesses. En effet, les jeunes Belges sont de plus en plus nombreux à se diriger vers des Exchange-traded funds (ETF) qui répliquent l’indice boursier américain S&P 500 ou des actifs risqués tels que la cryptomonnaie (après avoir atteint 109.000 dollars le jour d’investiture de Donald Trump, le Bitcoin est ainsi redescendu à son niveau d’avant les élections de novembre). Ce constat mérite notre attention : dans un contexte où les certitudes économiques vacillent et où les règles du commerce mondial se redessinent, la capacité à investir avec discernement devient un enjeu stratégique pour les jeunes générations. 2. De l’inégalité d’accès au savoir à l’enjeu de la liberté financière Malgré cet intérêt croissant pour la Bourse, selon la Fédération belge du secteur financier Febelfin, les principales raisons qui freinent les jeunes Belges dans leur volonté d’investir sont le manque de moyens, la peur de perdre de l’argent, et un déficit de connaissances financières. Résultat : leurs économies, quand elles existent, dorment. L’un des principes fondamentaux en investissement – celui des intérêts composés – rappelle que plus on commence tôt, plus le capital croît de manière significative avec le temps. Mais encore faut-il en comprendre les mécanismes. La définition de l’éducation financière donnée par l’OCDE insiste sur l’importance de savoir comprendre et évaluer les produits financiers, prendre des décisions éclairées, et ainsi améliorer son bien-être économique. Or, ces compétences restent souvent hors de portée pour une grande partie de la jeunesse. Les disparités de revenus et les questions d’héritage ne doivent pas faire oublier combien le manque d’accès à une éducation financière de qualité exacerbe significativement les inégalités socio-économiques. Disposer de compétences financières de base est essentiel pour gérer efficacement son budget et développer un patrimoine à long terme. Cette fracture est d’autant plus préoccupante que l’on sait – selon les études de Febelfin – qu’il existe une forte corrélation entre la connaissance financière, le  sentiment d’implication et la probabilité de rencontrer des difficultés économiques. Certains jeunes, issus de milieux favorisés, évoluent dans des contextes où l’éducation financière est transmise de manière informelle, leur offrant un accès anticipé et privilégié aux mécanismes de l’investissement. À l’inverse, celles et ceux dont les familles perçoivent encore l’argent comme un sujet tabou, ou qui ne bénéficient d’aucun accompagnement éducatif structuré, sont souvent exclus de cette dynamique. Ils deviennent alors particulièrement vulnérables aux turbulences économiques, ce qui accentue les fractures sociales existantes. Une éducation financière robuste constitue un levier essentiel pour une gestion personnelle efficace, mais également pour garantir la stabilité économique et sociale sur le long terme. Face à ce constat, des valeurs comme l’autonomie, la responsabilité individuelle et l’égalité des chances doivent être réaffirmées. Une étude menée en 2017 soulignait déjà l’importance d’intégrer ces apprentissages dans le parcours scolaire. L’école aurait donc un rôle a jouer : « Celle-ci doit créer l’espace nécessaire pour soutenir les jeunes issus de milieu sociaux défavorisés, qui ont tendance à être moins confronté à la socialisation financière à la maison. L’éducation financière à l’école permet d’atteindre tous le jeunes, en développant leurs compétences financières dans un contexte changeant marqué par le vieillissement de la population et la complexité croissante de l’environnement financier. » Investir dans l’éducation financière des jeunes apparaît comme la réponse la plus durable à l’instabilité ambiante. Car ne pas comprendre les règles du jeu, c’est s’en exclure d’office. La liberté financière ne s’improvise pas : elle s’apprend. Références Febelfin, « L’éducation financière des jeunes à améliorer », 2023. OCDE, « Principes de base de l’éducation financière », consulté en 2024. Van Campenhout, G. et al., « L’éducation financière à l’école : une stratégie pour réduire lesinégalités économiques », 2017. Baromètre ING des investisseurs, Février 2025. L’Echo, « Les Belges investissent de plus en plus jeunes et prennent plus de risques », 23août 2024. L’Echo, « Pire séance depuis la crise du covid pour le Bel 20 », avril 2025. L’Echo, « Droits de douane : Trump fait vaciller les marchés », avril 2025 Marin Buyse Rédacteur

Catégories
Actualités Politique

La polarisation excessive du débat public : que penser ?

La politique s’immisce aujourd’hui dans tous les aspects de notre société. Santé, éducation, culture, sécurité : chaque sujet est devenu un terrain propice à un affrontement entre partis. Et là où certaines thématiques auraient pu — et devraient — faire consensus, elles sont désormais instrumentalisées à des fins électorales, alimentant de fait une polarisation grandissante dans le débat public. Dans cet article, je vais d’abord revenir sur ce qu’est la polarisation, et sur la manière dont elle s’imbrique en politique. Ensuite, j’aborderais un exemple concret qui, à mon sens, illustre assez bien ce phénomène. Et enfin, j’essaierais de poser les briques fondatrices d’une réflexion autour de la question de la polarisation dans notre société, et sur la manière dont elle risque d’évoluer. La polarisation en politique : une mécanique bien rodée D’un extrême politique à l’autre, d’un pôle géographique à un autre, la polarisation semble avoir toujours existé. Faire apparaître deux pôles au sein d’une structure, comme l’une des définitions de la polarisation proposée par le Larousse le suggère, est en effet un processus qui facilite la clarté et une meilleure compréhension de manière générale. En politique, on peut dater l’apparition de cette polarisation à la Révolution française de 1789, lorsque les députés de l’Assemblée nationale étaient répartis selon leur affinité politique : à droite, les partisans de l’Ancien Régime et de la monarchie ; à gauche, les révolutionnaires favorables à la République. Quant aux extrêmes, ils apparaissent au XIXᵉ siècle avec, d’un côté, les mouvements royalistes ultraconservateurs et, de l’autre, l’émergence des premiers mouvements communistes. Cependant, malgré ces différences idéologiques profondes, la gauche et la droite ont su se rallier à des causes communes, telles que la défense de l’unité nationale en temps de guerre ou la promotion des valeurs démocratiques et universelles consacrées par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Une perte de valeurs communes : retour sur un cas récent Ces valeurs communes et universelles, contenant notamment les libertés fondamentales ainsi que de nombreux droits humains, ne sont que très rarement contestés dans nos démocraties contemporaines — à l’exception des partis extrêmes, qui tiennent d’ailleurs cette appellation moderne de cette contestation de valeurs. Seulement, le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des Droits des Femmes, les membres du parti libéral ont été violemment exclus de la manifestation pour la défense des droits des femmes à laquelle ils participaient. Pire encore, la présidente du Conseil des Femmes Francophones de Belgique, Sophie Rohonyi, a tenu les mots suivants : « (…) je peux comprendre que la venue du MR avec de telles pancartes qui disent l’inverse de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils ont fait entrer dans l’accord du gouvernement, a été vécu comme une provocation ». Au-delà de la remise en question troublante de la légitimité du MR à défendre les droits des femmes par Sophie Rohonyi (cf. article https://debrief.be/pourquoi-les-liberaux-sont-legitimes-dans-la-defense-des-droits-des-femmes/), ces propos posent une question plus large sur l’un des droits fondamentaux de nos démocraties : le droit à manifester. Lorsque la présidente du CFFB, un organe pluraliste, dit « comprendre que la venue du MR (…) ait été vécu comme une provocation », cela suggère que certains partis seraient plus légitimes à manifester que d’autres. Cela revient à dire que certaines causes — pourtant universelles — n’appartiendraient plus qu’à un seul camp politique. Et c’est dangereux. Réflexion autour d’une polarisation excessive, provoquée et dangereuse La polarisation en politique est naturelle. Qu’elle soit souhaitable ou non dépend des convictions de chacun. Le fait est qu’elle existe et qu’il faut composer avec. Toutefois, lorsqu’elle devient artificielle, volontairement attisée et conçue pour façonner le paysage politique selon des intérêts électoraux, elle devient une menace pour la démocratie. Nous n’assistons plus à un débat d’idées basé sur un clivage politique gauche-droite, mais bien à une confrontation systématique entre les partis au pouvoir et ceux qui leur sont opposés. Cela pourrait sembler naturel, mais lorsqu’il s’agit de formations partageant une même base idéologique, l’opposition devient parfois factice et opportuniste. Il n’est pas exclu que certains partis renoncent à leurs valeurs fondatrices uniquement pour marquer leur opposition. Il n’est pas exclu que certains aillent jusqu’à remettre en question des principes universels simplement pour exister politiquement. Il n’est pas exclu, enfin, que ces incohérences soient masquées par un discours émotionnel destiné à capter l’attention des électeurs. Loin d’être un simple affrontement idéologique, la polarisation politique actuelle semble devenir un outil stratégique, où le désir de différenciation l’emporte sur la cohérence et l’intérêt général. Si la polarisation peut être utile pour structurer le débat public, elle devient dangereuse lorsqu’elle conduit à l’exclusion de certaines voix et à la fragmentation excessive de la société. Peut-on encore espérer un retour à un débat politique fondé sur des idées plutôt que sur une opposition artificielle ? La question reste ouverte, mais il est essentiel d’en prendre conscience pour ne pas sombrer dans un clivage stérile où l’idéologie prime sur la raison. Denis Sova Rédacteur

Catégories
Actualités Politique Santé Société

Quand la sécurité devient un privilège : pourquoi les dispositifs d’urgence échouent face à la diversité des besoins ?

Que faire lorsqu’on est confronté à une situation d’urgence — une crise médicale, une agression, un incendie — sans pouvoir appeler les secours ? C’est une réalité pour de nombreuses personnes sourdes, malentendantes ou ayant des troubles de locution. Pour répondre à ce besoin, le 112 a mis en place une application dotée d’un chat, censé permettre de contacter les services d’urgence par message écrit. Ce dispositif, pensé comme une solution d’égalité d’accès à la sécurité, devait offrir une alternative aux appels téléphoniques classiques. Au moment critique, le chat a échoué. Cette défaillance technique peut entraîner des conséquences graves, laissant la personne porteuse d’un handicap sensoriel ou verbal sans assistance. Dès que le problème a été médiatisé, la députée Julie Tatton a interpellé le gouvernement en commission parlementaire. Peu après, le ministre Bernard Quintin a annoncé qu’une « attention particulière » serait portée à la résolution de ce problème : « Nous renforçons les possibilités d’interaction non verbale lors des appels d’urgence, notamment pour les personnes malentendantes (sourdes et ayant des troubles de communication), et nous menons des actions pour le faire connaître au public. » Cette déclaration constitue une reconnaissance politique du problème. Mais elle met également en lumière une faille institutionnelle : pourquoi une défaillance dans un service destiné à une population vulnérable n’a-t-elle été détectée qu’après une médiatisation publique ? Ce n’est pas seulement une question de gestion technique : c’est le signe d’un modèle institutionnel centré sur une norme dominante, où l’accès à la sécurité reste conditionné à la capacité de fonctionner dans le cadre de cette norme. Une réponse politique ponctuelle, mais une défaillance systémique La mise en place du chat du 112 répondait à une volonté politique légitime : rendre les services d’urgence accessibles aux personnes qui ne peuvent pas utiliser la voie téléphonique classique. Cependant, le fait que le dispositif ait été opérationnel sans véritable contrôle ni test approfondi révèle une faille dans la gestion des services publics. L’accessibilité est trop souvent pensée comme une correction secondaire, et non comme une composante essentielle du dispositif de sécurité. Les services d’urgence sont conçus prioritairement pour les usagers « standardisés », capables de s’exprimer verbalement, laissant les autres à une prise en charge de second ordre. Le sociologue Robert Castel a théorisé ce modèle d’exclusion implicite dans son analyse des sociétés modernes : « La protection sociale repose sur un modèle d’intégration où la reconnaissance des droits est fondée sur la conformité à un modèle dominant de citoyenneté. Toute déviation par rapport à ce modèle crée une situation de vulnérabilité structurelle. » Autrement dit, l’accès aux services publics reste conditionné à la capacité de se conformer à une norme d’interaction sociale. Ce n’est pas une exclusion explicite, mais une incapacité systémique à concevoir la sécurité comme un droit fondamental garanti à toutes et tous. Une nouvelle initiative, un ancien schéma d’exclusion Le 8 mars dernier, lors de la Journée Internationale des Droits des femmes, le ministre Yves Coppieters a annoncé une série de mesures pour renforcer la lutte contre les violences conjugales. En visite au Pôle de Ressources Spécialisées en Violences Conjugales et Intrafamiliales à Liège, il a présenté deux axes stratégiques : L’augmentation des moyens alloués au Pôle DIViCo (Dispositif de Lutte contre les Violences dans le Couple) ; La création d’un numéro d’appel unique à trois chiffres pour simplifier et centraliser la prise en charge des victimes. C’est là que réside le cœur du problème systémique : cette nouvelle initiative est pensée pour répondre aux besoins de la majorité — des victimes capables de passer un appel vocal en cas d’urgence. Les victimes sourdes, malentendantes, ou ayant un trouble de locution, pourtant exposées à un risque accru de violences intrafamiliales, risquent d’être laissées de côté dans la conception du dispositif. L’idée d’un numéro d’appel unique à trois chiffres repose sur un principe d’accès facilité : une solution simple à mémoriser, rapide à composer, et censée garantir une réponse immédiate en cas d’urgence. Mais une telle initiative, bien qu’efficace pour la majorité, soulève une question fondamentale : Faciliter l’accès le rend-il réellement accessible à toutes et tous ? les femmes porteuses d’un handicap sensoriel ou verbal, incapables d’utiliser un appel vocal classique, seront-elles prises en compte dans la mise en œuvre de cette initiative ? Ce paradoxe, entre une volonté d’accessibilité et une exclusion persistante, est d’autant plus problématique que ces femmes sont justement plus exposées au risque de violences. Les femmes en situation de handicap sont deux fois plus menacées par les violences domestiques que les autres femmes. En France, une étude de la DREES, publiée en juillet 2020, a révélé que 9 % des femmes handicapées ont été victimes de violences physiques et/ou sexuelles, contre 5,8 % des femmes sans handicap. Cette vulnérabilité accrue découle directement d’une structure institutionnelle centré sur une norme fonctionnelle standardisée, ignorant leurs besoins spécifiques en matière de sécurité et d’efficacité dans la prise en charge. Cette tendance à négliger la diversité des profils des victimes se reflète également dans le fonctionnement concret des dispositifs de protection : Données clés sur les violences conjugales (2023) 82 interventions du dispositif DIViCo en un an 13 067 appels à la ligne d’écoute spécialisée (soit une moyenne de 36 appels/jour) 22 % des appels effectués par des proches ou des professionnels 2 % des appels émanant des auteurs de violences Mais combien de ces appels concernent des victimes en situation de handicap ? L’absence de ces données reflète la lacune institutionnelle dans la prise en compte des besoins spécifiques. Si ces dispositifs échouent pour les victimes en situation de handicap, c’est précisément parce que le système est calibré pour répondre uniquement au standard majoritaire. Un modèle d’exclusion ancré dans l’organisation du système. Cette logique d’exclusion systémique n’est pas une simple faille technique : elle est le produit d’une organisation institutionnelle qui laisse systématiquement en marge les besoins des minorités vulnérables. On observe une dynamique similaire dans l’accès à la santé : selon une étude du Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE), les personnes en situation de

Catégories
Actualités Politique

POURQUOI LES LIBÉRAUX SONT LÉGITIMES DANS LA DÉFENSE DES DROITS DES FEMMES ?

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, les libéraux ont réaffirmé leur engagement en faveur de cette cause qui leur est chère. Malheureusement, cet événement a aussi été l’occasion pour certains opposants hostiles aux idées libérales de remettre en question, voire de nier, leur légitimité dans ce combat. Au-delà des incidents survenus lors de la manifestation du 8 mars, cette tentative de délégitimation s’inscrit dans une tendance portée par la gauche radicale, visant à exclure du débat toute personne n’adhérant pas à sa vision de la société. Cette stratégie politique, qui cherche à diaboliser les libéraux pour les marginaliser au sein du mouvement féministe, est d’autant plus absurde lorsqu’on connaît les fondements du libéralisme et l’histoire même du féminisme. Cet article vise donc à démontrer la légitimité des libéraux dans le combat féministe. Toutefois, en raison de son format, il ne prétend pas être exhaustif et se concentre uniquement sur le féminisme libéral. Les femmes libérales ont joué et jouent encore un rôle clé dans la défense des droits des femmes à travers le féminisme libéral. Ce courant repose sur l’un des principes fondamentaux du libéralisme : l’égalité. Il vise l’élargissement total des droits et des libertés sociales, économiques et politiques des femmes, leur garantissant ainsi une égalité de traitement et d’opportunités avec les hommes. Pour les féministes libérales, les progrès des femmes sont entravés par la persistance de préjugés les cantonnant à une position d’infériorité. Elles dénoncent donc les discriminations et défendent la liberté individuelle, en militant pour des réformes qui permettent aux femmes de s’épanouir pleinement. Contrairement aux courants féministes radicaux ou révolutionnaires, qui prônent un renversement du système, le féminisme libéral adopte une approche réformiste, misant sur les outils démocratiques et législatifs pour faire évoluer la société et les mentalités de chacun. Ce courant de pensée apparaît aux 17 et 18ème siècles dans un contexte de bouleversements sociaux et politiques marqués par les révolutions française et américaine durant lesquelles des féministes libérales vont s’exprimer pour obtenir des droits politiques et juridiques égaux à ceux des hommes.  Parmi ses figures pionnières, on peut citer : En France, Olympe de Gouges, qui publie, en 1791, la «Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne», revendiquant l’égalité des droits civils et politiques, ainsi que le droit à la liberté, à la propriété, à la sécurité, au divorce et l’abolition de l’esclavage. En Angleterre, Mary Wollstonecraft et son ouvrage « A Vindication of the Rights of Woman », paru en 1792, qui critique l’infériorisation des femmes et plaide pour leur éducation afin qu’elles puissent devenir autonomes et citoyennes éclairées. Plus tard, John Stuart Mill, dans « The Subjection of Women», publié en 1869, défend l’égalité des sexes et milite pour le suffrage féminin.  Aux États-Unis, Elizabeth Cady Stanton et Lucretia Mott qui rédigent la « Déclaration de sentiments», en 1848, inspirée de la Déclaration d’indépendance, pour revendiquer les droits des femmes, notamment le droit de vote. Les féministes libérales remportent leur première grande victoire entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle avec l’obtention du droit de vote pour les femmes : Nouvelle-Zélande (1893) Royaume-Uni (1918 pour certaines, 1928 pour toutes) États-Unis (1920) France (1944) Belgique (1948) Dans la seconde moitié du XXe siècle, les féministes libérales obtiennent des victoires majeures,  notamment l’inscription de l’égalité salariale dans la loi et la dépénalisation de l’avortement dans plusieurs pays occidentaux. Aux États-Unis, le Civil Rights Act de 1964 interdit la discrimination fondée sur le sexe dans l’emploi, tandis qu’en France, la loi sur l’IVG défendue par la ministre libérale Simone Veil est promulguée en 1975. À ces avancées s’ajoutent d’autres conquêtes essentielles, telles que l’accès élargi à l’éducation supérieure, l’égalité des droits dans le mariage, le droit au divorce, ainsi que la légalisation et la généralisation de la contraception, qui ont renforcé l’autonomie des femmes dans toutes les sphères de la société. Ces avancées ont été rendues possibles par la conceptualisation et la diffusion du terme sexisme par les féministes libérales. Ce concept a permis de dénoncer la réduction des femmes à des objets sexualisés, notamment dans la publicité, l’espace public et le monde du travail, restreignant ainsi leur liberté de s’habiller, d’agir et de circuler librement. Il a également contribué à combattre les discriminations, les préjugés et les pratiques maintenant les femmes dans un rôle subordonné. Une figure emblématique de cette deuxième vague du féminisme libéral est Betty Friedan, journaliste et militante américaine. En 1963, elle publie « The Feminine Mystique », un ouvrage dans lequel elle critique l’idéologie américaine de la féminité, qui enferme les femmes dans les rôles d’épouse et de mère. Défendant une approche libérale du féminisme, elle plaide pour l’émancipation des femmes par l’accès à l’éducation, au travail et à l’indépendance économique. À l’heure actuelle, les féministes libérales continuent de s’engager dans des combats essentiels, tels que la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, ainsi que la promotion d’une meilleure représentation des femmes dans toutes les sphères de la société. En conclusion, vouloir exclure les libéraux de la défense des droits des femmes est un non-sens total au regard des avancées significatives obtenues grâce au féminisme libéral tout au long de l’histoire.  C’est en réalité cette méthode réformiste qui, bien que parfois lente, garantit une évolution durable des mentalités et une meilleure adhésion de la population aux lois protégeant les droits et libertés des femmes. Pour finir cet article, il convient de laisser carte blanche à une femme libérale : la députée-bourgmestre Florence Reuter afin qu’elle nous partage sa vision et son vécu : “Journaliste de formation, le respect des libertés fondamentales et la liberté de vote sur les matières éthiques ont été déterminants dans mon engagement politique. C’est pour cette raison que le choix du MR s’est imposé. L’égalité entre les hommes et les femmes est un droit fondamental qu’en tant que femme libérale, je défends au quotidien ! Le féminisme n’est pas le combat d’un noyau d’activistes mais de tous les démocrates, hommes et femmes. C’est

Catégories
Jeunesse Politique

“Ce n’est pas un métier, c’est une mission que nous avons”

Véronique Durenne, originaire de Celles et pharmacienne de formation, occupe la fonction de sénatrice depuis juillet 2019 au sein du Mouvement Réformateur. Durenne est intervenue lors de la séance plénière du 17 mars 2023 au sujet de l’autonomisation économique des femmes, sujet central à améliorer en Belgique selon la sénatrice, et pour lequel elle avait également pu cosigner des propositions de résolution. Elle nous partage ici son parcours, sa place de femme dans le monde politique, la violence qu’elle a vécue de la part de ses collègues et son avis sur certains sujets d’actualité comme le revenu universel ou la sécurité sur les campus universitaires. Vous avez un parcours très intéressant, pharmacienne de formation à sénatrice. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ? Ça me touche toujours quand on me pose cette question. J’étais donc pharmacienne dans un village près de Tournai, la pharmacienne du village comme on pourrait le dire. Et puis un jour, le premier échevin de ma commune passe la porte de l’officine et me dit que les élections approchent, qu’ils ont besoin d’une femme, de personnes porteuses de voix comme des médecins ou des pharmaciens et qu’il a pensé à moi. Je le regarde et je lui dis que jamais je ne pourrais faire ça. Il m’a laissé le temps de réfléchir. Alors, ce soir-là, je rentre chez moi et j’en parle à mon mari qui lui est agriculteur. Il faut savoir que mon mari est quelqu’un qui s’intéresse à tout, il a une culture extraordinaire et il adore la politique, mais de loin. Il me dit que c’est super intéressant et que je devrais essayer. Moi-même je suivais l’actualité mais jamais ne m’est venu l’idée de faire de la politique. Après beaucoup de discussions, j’ai dit oui. On me met alors en deuxième place. Je fais la campagne et je joue le jeu. Et puis le soir des élections on me dit : « Voilà, Véronique, tu es échevine ». Et là, je cours le dire à mon mari et je me rends compte que je me suis mise dans un embarras pas possible. Il faut savoir que je suis quelqu’un de très sensible, un homme m’avait même dit : “Mon Dieu, Véronique, mon petit, tu devras avoir de larges épaules” et je repense souvent à ce monsieur. J’ai pris le post, j’avais été élue. Après tout, le citoyen me faisait confiance et il me connaissait en tant que pharmacienne donc on ne peut pas dire que je tombais de n’importe où. Je me souviendrai toute ma vie du premier jour où je suis arrivée en collège. J’étais très scolaire avec mon petit cartable et ensuite, j’ai appris sur le terrain.On m’a alors confiée la petite enfance et la culture, des matières qui m’étaient chères et proches en tant que jeune maman. Et mon échevinat s’est très bien passé. Aux élections suivantes, six ans plus tard, je dépasse la tête de liste et je deviens bourgmestre. Ensuite, je suis devenue bourgmestre empêchée, mais je connaissais les règles du jeu. Je suis donc devenue députée. Dans ma commune, ils l’ont un peu mal pris, ils m’ont dit que je les avais abandonnés, ils m’avaient élue bourgmestre et je suis partie. Donc j’étais députée, et un jour Charles Michel m’a appelée pour me désigner sénatrice. Et voilà où j’en suis aujourd’hui. C’est pour ça que j’encourage vivement les jeunes à se lancer dans la politique, vraiment. Je suis le bel exemple qu’on peut apprendre et y arriver. Avez-vous trouvé cet apprentissage difficile ? La politique est-elle réellement un monde d’hommes ? Je dirais que pour apprendre, il faut vraiment être sur le terrain. Et puis, le métier de politique est assez éphémère, ce n’est pas un métier, c’est une mission que nous avons. C’était difficile par temps, mais j’ai toujours eu mon mari à mes côtés, il m’a beaucoup aidée. Il faut aussi savoir que de mon temps, c’était un milieu très macho. À mes débuts, j’ai eu beaucoup de mal. Je me suis pourtant toujours accrochée. J’ai eu beaucoup de soutien de la part des citoyens et du bourgmestre, ça m’a beaucoup aidée. Et avec le temps, on apprend à s’endurcir. Vous encouragez les femmes et les jeunes femmes à entreprendre des études STEM (science, technology, engineering, and mathematics) et à développer leur estime de soi. La sécurité sur les campus universitaires y joue un rôle primordial et reste parfois un frein au développement de l’estime de soi. Quelles seraient vos propositions ?  Malheureusement, sans remettre en cause le travail qui est déjà fait, je pense que la formation des agents de sécurité est déficiente. Après ce n’est pas évident, et la critique est très facile. Il faut bien se mettre en tête qu’on doit toujours essayer de s’améliorer et de trouver des solutions. On a pu, grâce aux habilitations, ouvrir d’autres sections de formation. Là aussi je pense qu’il y a une formation qui doit être renforcée et améliorée pour que vous, les jeunes, puissiez-vous sentir en sécurité. Il faut une réelle prise de conscience de la part des professionnels qui vont vous encadrer. L’installation de caméras de surveillance peut également être une solution. C’est aussi à nous de jouer notre rôle et d’attirer l’attention, et pourquoi pas proposer une résolution. Pour terminer, la N-VA est en faveur de la suppression du Sénat. Quelle est votre position par rapport au maintien ou non du Sénat ? Pour moi, le Sénat a toute son importance. Premièrement, c’est le lieu de rencontre entre les différentes entités fédérées, et je le vois. C’est très important de pouvoir échanger avec nos amis néerlandophones et voir les différentes pratiques mises en œuvre des deux côtés de la frontière linguistique. Il faut peut-être le réformer. Effectivement, c’est une discussion que l’on doit avoir. Mais le Sénat a toute son importance malgré les nombreuses critiques à son égard. On pense qu’au Sénat on ne fait rien, alors que c’est complètement faux. Quand on voit les comptes rendus des différentes commissions et les textes qui